Gigantesque projet minier aux Philippines

Action de Carême aux côtés des tribus indigènes

28.06.2016

A Tampakan, sur l’île philippine de Mindanao, dans ce qui va être l’une des plus grandes mines de cuivre et d’or à ciel ouvert du monde, la résistance des populations indigènes qui refusent d’être déracinées de leurs terres ancestrales s’organise.

23.06.2016 par Jacques Berset, cath.ch

Menacées sur leurs terres ancestrales, les communautés Bla’aans sont soutenues dans leur combat par la société civile aux Philippines, les milieux écologistes, ainsi que par le diocèse de Marbel et son évêque Dinualdo Gutierrez. La mobilisation au plan international, dont celle de l’ONG catholique suisse Action de Carême et de Franciscans International à Genève, a contribué à ce que le groupe zougois Glencore-Xstrata se retire l’an dernier de ce projet pharaonique. Glencore-Xstrata a cédé ses parts majoritaires à Sagittarius Mines, Inc. (SMI), une filiale locale de l’entreprise australienne Indophil Resources.

Témoignage à l’ONU à Genève
AdC et Franciscans International avaient invité Nora Polie-Sukal à témoigner devant le Conseil des droits de l’homme afin que le gouvernement philippin entende leur appel. Nora Polie-Sukal confie à cath.ch que si le projet de cette multinationale se réalise, 5’000 membres des tribus Bla’aans, qui travaillent ces terres convoitées, seront déplacées: “Nous serons éloignés de nos forêts, qui ont été de tout temps notre refuge quand nous n’avions plus rien à manger, ou quand nous avions besoin des plantes médicinales pour soigner nos maladies”.

C’est en effet dans la forêt que sont enterrés les ancêtres de ces populations qui n’ont pas été christianisées et qui sont des adeptes des religions traditionnelles, autrefois appelées ‘religions animistes’.

Défense de terres ancestrales
“C’est là que se trouvent nos lieux de culte, ces terres et ces forêts ont pour nous une signification spirituelle: c’est là où nous pouvons communiquer avec notre divinité”, insiste Nora Polie-Sukal. “Si l’on détruit ces terres, on détruit nos âmes… La compagnie minière ne tient pas compte de cette dimension spirituelle, il n’y a pas de négociations sur ce sujet”.

Les projets miniers prévus sur 4’000 hectares de forêt anciennes et sur cinq domaines ancestraux menacent par ailleurs l’approvisionnement en eau de dizaines de milliers de personnes, affirme Sandra Bonrustro, “chargée de plaidoyer” (Advocacy Officer) auprès du Centre d’action sociale du diocèse de Marbel, qui s’oppose à ce gigantesque projet minier. Sandra Bonrustro souligne que l’Eglise de Mindanao a un devoir moral de soutenir ces communautés qui ont été marginalisées dans le passé, lors de l’arrivée de colons catholiques qui, en s’emparant de leurs terres, les ont repoussées vers les montagnes.

Les premiers morts sont à déplorer
La région est instable du point de vue politique et de plus en plus en proie à la violence: les communautés se divisent, car la compagnie minière donne de l’argent, promet des places de travail… Certains mordent à l’hameçon et acceptent de vendre des terres. Plusieurs protagonistes de cette lutte pour le contrôle de la terre ont déjà trouvé la mort.

Un frère de Nora est en prison et deux de ses cousins sont en fuite. Ils sont accusés d’avoir tué une personne qui avait vendu des terres leur appartenant pour permettre des premiers forages. En fait, les domaines ancestraux sont la propriété de la communauté, de générations en générations, et ne peuvent être ni vendus, ni cédés, ni détruits.

Réunifier les communautés divisées
“Les communautés se divisent entre les partisans et les opposants des mines. Le diocèse de Marbel aide à réunifier les communautés, avec le soutien d’Action de Carême”, souligne Sandra Bonrustro. Grâce au mandat d’étude confié par Action de Carême à l’Université Ateneo de Manila, une université jésuite basée dans la ville de Quezon, les chercheurs ont découvert que les diverses communautés Bla’aans sont de la même lignée et ont des ancêtres communs.

“Cette étude va aider à réunifier les communautés, qui ne connaissaient pas bien leur héritage, car ils n’ont pas de documents, leur culture étant orale, ou inscrites sur des tatouages. Un vieux guide spirituel Bla’aan a pu transmettre cette généalogie; cette découverte des lignages est très importante pour leur avenir”.

Processus peu transparent
Une telle découverte va aider les communautés face à la compagnie Sagittarius, qui prétend avoir le consentement de tous pour commencer les travaux. Nora Polie-Sukal affirme que ce n’est pas le cas, mais la compagnie use de différents stratagèmes pour arriver à ses fins. Elle cherche notamment à obtenir le soutien de la Commission nationale pour les peuples indigènes (National Commission on Indigenous Peoples, NCIP), chargée de faciliter la négociation entre les deux parties.

“Le processus n’est pas transparent, des personnes désignées pour négocier ne sont pas légitimées pour représenter notre communauté; cela nous divise et provoque des conflits, et menace de détruire lentement notre culture de l’unité”, déplore la représentante tribale. “Notre vie est en jeu si nos terres disparaissent, non seulement parce que nous sommes paysans, mais aussi parce que ce sont nos terres ancestrales, là où sont enterrés nos ancêtres. On va détruire nos âmes!”

Difficile lutte des peuples indigènes aux Philippines
Les peuples indigènes, selon diverses estimations, représentent un sixième de la population des Philippines, qui est d’environ 100 millions d’habitants. La Loi sur les droits des peuples indigènes (Indigenous Peoples Rights Act, IPRA), entrée en vigueur en 1997, a pour but de   combattre la marginalisation des premiers habitants des îles et de remédier aux injustices qu’ils ont subies lors de la colonisation de leurs terres.

Les droits, l’identité culturelle et les territoires ancestraux des indigènes avaient été aliénés d’abord par la loi féodale imposée par la Couronne espagnole (jura regalia), lors de la conquête de l’archipel par l’Empire colonial espagnol, à la fin du XVIe siècle. La vente des Philippines aux Etats-Unis en 1898 n’allait pas libérer le pays, la colonisation et la guerre contre les indépendantistes se poursuivant d’autant plus. Après l’occupation japonaise, de 1942 à 1945, le pays devient indépendant en 1946, mais il faut attendre la fin des années 1990 pour que l’IPRA établisse les droits des populations indigènes et promeuve leurs droits sur leurs terres et domaines ancestraux ainsi que leur droit à l’intégrité culturelle, en respectant les traditions et les institutions indigènes.

Nora Polie Sukal (à droite) lors de sa rencontre avec Mgr Felix Gmür. Elle était accompagnée de Sandra Bonrustro du diocèse de Marbel (à gauche), Helena Jeppesen et Doro Winkler d’Action de Carême.