
Joy Pelino anime des ateliers pour renforcer les connaissances en matière de justice climatique.
Dans quelle mesure les Philippines ressentent-elles les effets du réchauffement climatique ?
Joy : Très fortement. Les phénomènes météorologiques extrêmes se multiplient, notamment les super-typhons, qui causent régulièrement d’immenses dégâts dans les régions bordant le Pacifique. La plupart de nos organisations partenaires y sont confrontées presque chaque année. Ce qui était autrefois exceptionnel est devenu presque normal. Des personnes perdent leur maison, leur bateau, leurs récoltes, et certaines, leur vie.
Ben : Les Philippines comptent parmi les pays les plus exposés aux conséquences du réchauffement climatique. Nous sommes confrontés à pratiquement tous les phénomènes imaginables : super-typhons, sécheresses, montée continue du niveau de la mer. Ils menacent non seulement les moyens de subsistance, mais aussi la sécurité alimentaire et la cohésion sociale. À cela s’ajoutent d’importantes lacunes dans la politique climatique du pays. Le gouvernement ne consacre pas suffisamment de moyens à la prévention et à l’adaptation, ni à la prise en charge des pertes et dommages causés par les catastrophes.
Ben et Joy
Ben Galil Te, 30 ans, est responsable des questions de justice climatique au Manila Observatory, organisation partenaire d’Action de Carême aux Philippines. Cet institut de recherche à but non lucratif met les connaissances scientifiques au service des communautés locales pour les aider à faire face aux conséquences du réchauffement climatique. Il mène également des recherches sur d’autres enjeux environnementaux.
Joy Pelino, 45 ans, est co-coordinateur d’Action de Carême aux Philippines, avec un accent particulier sur la justice climatique.

Ben Galil Te s’engage en faveur de la justice climatique.
Le pays est donc mal préparé à y faire face ?
Ben : Ce que fait le gouvernement est clairement insuffisant. Les moyens sont trop faibles et ne sont pas toujours utilisés efficacement. La corruption constitue un autre problème : des fonds destinés à la lutte contre le réchauffement climatique sont parfois détournés de leur objectif. Il existe aussi des conflits d’intérêts au niveau politique. Certaines entreprises s’opposent par exemple à des réglementations plus strictes qui permettraient de prévenir certains risques et exercent une pression sur les responsables politiques pour empêcher leur mise en œuvre.
Joy : En réalité, nous avons même beaucoup de bonnes lois, mais elles ne sont pas appliquées. Et la corruption ne concerne pas uniquement la législation. Récemment, par exemple, un projet de construction devait permettre de mieux protéger des communautés contre les inondations. Au final, très peu de travaux ont été réalisés et une partie de l’argent a fini dans les poches de responsables politiques et d’entrepreneurs. Le problème, c’est le manque de transparence et de responsabilité.
Quel est l’objectif de la collaboration entre Action de Carême et Manila Observatory ?
Ben : Nous agissons à trois niveaux : local, national et international. Dans les communautés, nous renforçons surtout les compétences en matière de recherche et de plaidoyer, en étroite collaboration avec d’autres organisations partenaires d’Action de Carême. À l’échelle nationale, nous cherchons à faire évoluer les politiques et les lois, notamment sur les pertes et dommages liés aux catastrophes et sur la transition juste vers une société respectueuse du climat.
Et au niveau international ?
Ben : Notre travail comporte deux volets. Nous collaborons avec des organisations partenaires d’Action de Carême dans d’autres pays qui s’engagent elles aussi pour la justice climatique. Et, comme Action de Carême, nous participons aux conférences internationales des Nations Unies sur le climat. Nous y échangeons avec la délégation philippine et d’autres organisations afin de faire entendre nos préoccupations et de contribuer aux négociations.
Joy : Aux Philippines, Action de Carême bénéficie aussi de l’expertise du Manila Observatory, où travaillent des scientifiques de différentes disciplines. Cela nous permet de mieux comprendre les enjeux climatiques en nous appuyant sur des données solides. Après une tempête, par exemple, nous pouvons évaluer plus précisément les pertes et les dommages, ce qui donne davantage de poids aux demandes adressées aux autorités. Les organisations partenaires ancrées dans les communautés et le Manila Observatory, actif à l’échelle nationale, se complètent très bien, notamment dans le travail de plaidoyer politique.
Deux axes majeurs de notre collaboration
Pertes et dommages (Loss and Damages)
L’objectif est de permettre aux pays particulièrement touchés par la crise climatique d’accéder à des financements pour faire face aux pertes et dommages, par exemple lorsque des typhons détruisent des champs ou des maisons. Les pays historiquement les plus responsables du réchauffement climatique sont appelés à contribuer à ce financement, afin que les États qui ont peu contribué à la crise climatique disposent de davantage de moyens pour en affronter les conséquences.
Action de Carême et ses organisations partenaires s’engagent, aux niveaux national et international, pour que ces fonds soient accessibles et utilisés de manière équitable. Elles accompagnent également des communautés dans plusieurs pays afin de réduire les risques en amont et de leur permettre de faire valoir leurs droits auprès des autorités et des instances internationales.
Transition juste (Just Transition)
La transition vers une économie respectueuse du climat ne doit pas se faire au détriment des communautés du Sud global. Certains projets pourtant présentés comme favorables au climat peuvent avoir de lourdes conséquences sur place. Des barrages ou des mines destinées à extraire les matières premières nécessaires à nos batteries peuvent, par exemple, priver des communautés de l’accès à leurs terres et menacer leur capacité à produire suffisamment de nourriture. La transformation économique et sociale nécessaire doit donc respecter les droits humains et être socialement juste. Elle doit aussi tenir compte des changements nécessaires dans des secteurs comme l’agriculture. Les pays les plus riches ont par ailleurs la responsabilité de contribuer financièrement à cette transition.
Quelles compétences renforcez-vous au sein des communautés ?
Ben : Nous transmettons des connaissances de fond, par exemple sur la responsabilité climatique et sur les moyens de la faire valoir aux niveaux local, national et international. Mais nous travaillons aussi sur des compétences très concrètes : comment mener un travail de plaidoyer, recueillir des données, effectuer un suivi ou communiquer efficacement vers l’extérieur. L’objectif est que les communautés puissent intégrer les enjeux de justice climatique dans leur propre travail de plaidoyer.
Joy : Dans nos ateliers, nous partons toujours de situations concrètes vécues par les organisations partenaires et les communautés confrontées à des pertes et des dommages. Nous accordons également une attention particulière aux femmes, qui sont souvent parmi les personnes les plus exposées aux conséquences du réchauffement climatique.
Ben : Et l’apprentissage va dans les deux sens. Les situations vécues dans les communautés sont essentielles pour nourrir nos recherches et notre travail de plaidoyer à tous les niveaux.

Des conditions météorologiques extrêmes menacent le travail des pêcheuses aux Philippines.
Voyez-vous déjà des résultats concrets ?
Joy : Oui. Certaines communautés ont réussi à influer sur des projets portés par de grandes entreprises et à obtenir qu’ils soient davantage ancrés localement. Elles ont par exemple obtenu de pouvoir participer aux décisions et à la gestion d’un parc solaire ou éolien.
Parvenez-vous aussi à faire bouger les autorités et le monde politique ?
Ben : Oui, clairement. Nous avons notamment contribué à la demande des Philippines pour accéder à un fonds international destiné à répondre aux pertes et dommages causés par les catastrophes. Certaines de nos propositions ont aussi été reprises dans les projets du gouvernement philippin concernant une transition juste vers une société respectueuse du climat. Un cadre légal est actuellement en préparation et nous voulons nous assurer qu’il respecte les droits humains. Nous avons également contribué au projet de loi sur la responsabilité climatique actuellement débattu au Parlement philippin.
Quels obstacles rencontrez-vous ?
Ben : Ce travail demande énormément d’énergie. Comme je l’ai déjà dit, nous sommes confrontés à des problèmes de gouvernance et de corruption. Dans ce contexte, réussir à se faire entendre reste difficile. Mais nous ne sommes pas seuls : nous faisons partie d’un vaste réseau d’organisations de la société civile. Ensemble, nous avons davantage de poids. La lutte contre la corruption fait désormais pleinement partie de notre travail. Nous voulons de meilleures normes, davantage de transparence et une véritable obligation de rendre des comptes.
Joy : Ces questions traversent d’ailleurs tout le travail d’Action de Carême aux Philippines. Pour obtenir des changements durables dans les communautés, il faut aussi que la manière dont le pays est gouverné évolue. Et cela prend du temps. Mais nous avançons ensemble, dans un esprit de solidarité. Nous agissons sur plusieurs fronts et avec des approches différentes, tout en poursuivant le même objectif.

Jayvy Gamboa, de Manila Observatory lors d’un événement parallèle à la COP30 au Brésil.
La guerre en Iran a donné un nouvel élan aux énergies renouvelables aux Philippines. Cela pourrait-il déboucher sur une véritable transition énergétique ?
Ben : Les Philippines dépendent fortement des importations d’énergies fossiles et ont été durement touchées par les conséquences de la guerre. Les prix ont augmenté dans tous les domaines, pas seulement ceux des carburants. Mais l’intérêt pour les énergies renouvelables était déjà en hausse auparavant et de nombreuses entreprises ont investi dans ce secteur. Le problème, c’est que ce développement se fait souvent sans tenir suffisamment compte de l’environnement ni des intérêts des communautés locales. Ce sont par ailleurs surtout des entreprises déjà actives dans les énergies fossiles qui cherchent aujourd’hui à étendre leur domination aux énergies renouvelables. Le marché reste ainsi aux mains de quelques familles très riches. Nous soutenons pleinement la transition vers les énergies renouvelables, mais nous voulons éviter qu’elle se fasse dans la précipitation et au détriment des populations ou de l’environnement. Nous nous opposons actuellement à plusieurs projets qui risquent de provoquer des déplacements de population et d’importants dégâts écologiques.
En novembre se tiendra à Antalya, en Turquie, la Conférence des Nations Unies sur le climat. Action de Carême et Manila Observatory y participeront. Qu’attendez-vous de cette nouvelle série de négociations ?
Ben : Ces dernières années, la question d’une transition juste vers un monde respectueux du climat a gagné du terrain dans les négociations. Nous voulons poursuivre sur cette lancée et obtenir que la question des pertes subies par les populations en raison de la crise climatique figure elle aussi officiellement à l’ordre du jour. Nous espérons bien sûr des avancées concrètes. Après la COP30 organisée l’an dernier au Brésil, il est temps de passer à la mise en œuvre. Mais de nombreux pays du Sud global auront besoin d’un soutien financier pour y parvenir. Cette question doit impérativement faire partie des discussions.
Les avancées sont difficiles à obtenir. Qu’est-ce qui vous donne malgré tout confiance ?
Ben : La solidarité que nous rencontrons à tous les niveaux. Beaucoup de pays connaissent les mêmes difficultés que les Philippines, non seulement face au changement climatique, mais aussi en matière de gouvernance. La détermination des personnes engagées dans d’autres pays nous inspire. Pouvoir échanger et apprendre les uns des autres est extrêmement précieux. Pour que le gouvernement rende des comptes, il faut aussi une forte pression de la société. La population doit réclamer des changements. Et c’est ce qui se passe de plus en plus, grâce à cette solidarité. C’est là que nous puisons notre espoir.
Joy : Au fond, notre objectif est d’améliorer les conditions de vie des personnes qui subissent les conséquences du réchauffement climatique. Malgré l’ampleur des défis, je ressens beaucoup d’espoir dans les communautés, parce que tant de personnes s’engagent activement, à différents niveaux. Voir cette mobilisation me donne, moi aussi, la force de continuer. C’est également quelque chose qu’il ne faut jamais perdre de vue lors des grandes conférences internationales : derrière les chiffres et les négociations, il y a des personnes bien réelles. Et ce sont leurs vies qui doivent changer pour le mieux.
Conférence mondiale sur le climat
La Conférence des Nations unies sur le climat est le processus politique le plus important au sein duquel la communauté internationale se réunit autour d’une même table pour trouver des solutions à la crise climatique. La société civile peut elle aussi s’impliquer et contribuer à façonner le débat. C’est pourquoi nous participons, aux côtés de nos organisations partenaires du Sud, à la COP31 (du 9 au 20 novembre 2026) en Turquie. Vous trouverez de plus amples informations sur nos activités lors de la COP31 dans notre fil d’actualités.

