Lors des réunions hebdomadaires, le groupe de solidarité utilise cette boîte comme caisse d’épargne.
Les seize femmes et quatre hommes du groupe de solidarité Tuinoke sote (« Levons-nous ensemble ») se réunissent chaque semaine dans une ferme différente. Aujourd’hui, c’est Jael Okalio, leur présidente âgée de 57 ans, qui les accueille. Avec son mari, elle a fondé ce groupe en 2022, avec le soutien de la Kimaeti Farmers Association, partenaire d’Action de Carême.
« À l’origine, je m’intéressais surtout aux techniques agroécologiques, car je voulais me passer de produits chimiques », raconte Jael. « Puisque les groupes de solidarité offrent des activités et des formations en lien avec l’agriculture durable, nous avons proposé à Kimaeti d’en fonder un. Depuis lors, nous bénéficions de son accompagnement. »
Les réunions du groupe commencent par un repas composé d’ugali (une bouillie épaisse), de légumes variés, d’un peu de poulet et de fruits pour le dessert. Les conversations vont bon train et les rires fusent : manifestement, les membres se connaissent et s’apprécient.
Groupes de solidarité
Dans les groupes de solidarité, les membres versent de l’argent ou des denrées alimentaires dans une caisse commune. Ils et elles peuvent ensuite obtenir des prêts avantageux, voire sans intérêts comme c’est le cas au Sénégal, pour financer des besoins de base tels que les frais de scolarité, les dépenses de santé ou les achats alimentaires.
En cas d’urgence, les membres peuvent aussi emprunter de l’argent ou des céréales, car la solidarité et la sécurité passent avant le profit. Action de Carême finance la formation et l’accompagnement des groupes, assurés par des animatrices et animateurs locaux, mais ne contribue pas directement à la caisse commune.
Les groupes de solidarité sont adaptés aux spécificités culturelles de chaque pays. Ils contribuent à réduire durablement la faim, comme l’a montré une étude d’impact réalisée en 2019 (en anglais).
Quand la confiance chasse la peur
Rien à voir avec le passé. « Les paysan·ne·s redoutaient de manger et de fêter ensemble, craignant d’être victimes d’actes de sorcellerie ou de malveillance. Le groupe de solidarité nous a permis de vaincre peu à peu cette méfiance », relate Jael.
Cette réussite est aussi due au fait que les membres accueillent à tour de rôle les cours et les autres activités communes du groupe. « De la sorte, nous travaillons chaque fois sur une autre ferme, nous faisons davantage connaissance et la confiance s’installe. Avant, l’intérêt individuel primait, aujourd’hui, nous agissons ensemble. »
Depuis qu’elle s’est convertie à l’agroécologie, la famille Okalio gagne sur tous les plans : des aliments plus abondants et plus variés, ainsi qu’une nette amélioration de son état de santé. « Auparavant, je souffrais d’ulcères gastriques et mes enfants tombaient très souvent malades », explique cette cultivatrice, mère de six enfants et grand-mère de quatre, qui déborde d’énergie. « Cela appartient au passé. »
Jael Okalio (à gauche) travaille aux champs avec son mari et sa fille.
Mieux manger, mieux vivre
Jael n’utilise plus que de l’engrais organique qu’elle produit elle-même et des semences traditionnelles provenant des pépinières de Kimaeti. « Nous ne pouvions pas ressemer les variétés industrielles et devions les racheter chaque année au prix fort. Et les légumes étaient parfois amers. En revanche, les variétés traditionnelles ont bon goût et sont pratiquement gratuites, car nous pouvons produire nous-mêmes les semences. » En outre, elle partage et échange ses semences avec ses voisin·e·s, une pratique pourtant illégale au Kenya.
Les récoltes sont la plupart du temps si abondantes que Jael peut en vendre une partie, de sorte que sa famille dispose aussi de plus d’argent. « Ce n’est qu’en mai et en juin que la récolte ne suffit pas à couvrir nos besoins et que nous devons acheter de la nourriture au marché. »
« Lorsque la malnutrition faisait gonfler les ventres des enfants, je les cachais chez nous, parce que je n’avais pas les moyens de les emmener chez le médecin. »
Un filet de sécurité financier
L’épargne collective du groupe de solidarité est un autre filet de sécurité financier. Après le repas, les membres forment un cercle et chacun·e verse dans la caisse le montant convenu. En cas de nécessité, il est également possible de recevoir un petit crédit à bas intérêt. « Auparavant, je ne pouvais pas toujours envoyer mes enfants à l’école, car je n’avais pas assez d’argent », se remémore Jael. « Et lorsque la malnutrition faisait gonfler leurs ventres, je les cachais chez nous, parce que je n’avais pas les moyens de les emmener chez le médecin. La situation était la même pour toutes et tous : il n’y avait aucune solidarité, l’égoïsme dominait. »
Les tensions étaient aussi palpables dans les familles. « Mon mari et moi ne cessions de nous disputer ; parfois, il m’a même frappée. Nous, les femmes, travaillions aux champs et à la maison, mais les hommes géraient l’argent. Lorsque j’en avais besoin, je devais lui en mendier un peu. » Aujourd’hui, Jael dispose de la récolte et gère les finances familiales. Son mari et ses enfants l’aident au travail des champs, apprécient l’estime de soi qu’elle s’est forgée et respectent son opinion. « De nombreuses personnes s’adressent à moi, désireuses d’apprendre à pratiquer l’agriculture avec autant de succès. »
Jael Okalio anime une réunion de son groupe de solidarité sur sa ferme.
Le soutien des autorités locales
La transformation induite par les groupes de solidarité dans la région est si aboutie qu’elle a entraîné un recul des conflits dans les villages, ce qui a beaucoup réjoui les autorités locales, désormais moins sollicitées. C’est dire si elles apportent leur soutien aux initiatives de Kimaeti et encouragent les groupes à étendre leurs activités. Dans tout le Kenya, les organisations partenaires d’Action de Carême accompagnent plus de 600 groupes de solidarité qui fonctionnent tous selon les mêmes principes.
« Notre existence s’est transformée depuis que nous avons fondé le groupe de solidarité », s’exclame Jael dans un rire joyeux. « La nourriture et l’argent en quantité suffisante promettent un bel avenir : nos enfants et petits-enfants suivent une bonne formation et mèneront une existence bien plus aisée que la nôtre. »