Au sein de sa grande famille, María trouve la force et le courage d’avancer.
« Il faut q que je reste occupée. Si je m’arrête, je risque d’être submergée par des souvenirs tristes et je n’ai pas de temps pour cela », déclare María Mirlay Fierro Rodríguez, un sourire pensif aux lèvres. « J’en ai bavé, mais d’autres en bavent encore plus que moi. »
María Mirlay, 51 ans, a vécu une vie mouvementée. Originaire d’une petite localité de la province voisine du Caquetá, une région déchirée par un interminable conflit armé opposant l’État, la guérilla et des gangs, elle fait partie des milliers de personnes qui ont fui la violence.
« C’était une période effroyable. Des groupes armés venaient sans cesse nous menacer et nous intimider pour que nous quittions nos terres », relate-t-elle. « Derrière ces bandes, il y avait souvent des forces de l’État, qui accusaient à tort les dirigeant·e·s des communautés rurales de collaborer avec la guérilla. De nombreuses familles ne savent toujours pas où se trouvent certain·e·s de leurs membres. Mes frères ont disparu depuis plus de 20 ans. Ils me manquent beaucoup et j’aimerais bien avoir de leurs nouvelles. »
Une lutte qui soude
En 2006, María et son compagnon o ont décidé, le coeoeur brisé, de partir de chez eux. « Je voulais élever mes cinq enfants dans un endroit pacifique. Les débuts à Neiva ont cependant été éprouvants. En extrayant du sable de la rivière Las Ceibas, nous gagnions à peine de quoi vivre. »
Quelques années plus tard, le couple, accompagné d’autres familles, a commencé à occuper quelques parcelles dans la région. À l’époque, c’était la seule façon d’avoir accès à la terre. « Nous avons débarqué les mains vides, vécu sous tente et mangé tous les jours la même chose, avec la crainte constante de devoir fuir à nouveau. » Juridiquement parlant, la terre appartenait à un grand propriétaire terrien, qui ne l’exploitait pas. Un problème très répandu en Colombie.
En dépit des intimidations, la stratégie d’occupation s’est révélée fructueuse : les familles ont pu reconstruire leur vie à la campagne et sont actuellement en négociations avec le propriétaire pour acquérir les parcelles à un prix avantageux. Cette lutte les a soudées. Elles ont même fondé leur propre organisation, baptisée « Vida y Campo » (Vie et campagne). « Nous avons réussi à force de travail, d’esprit communautaire et de persévérance », assure María. « Cette expérience a forgé mon caractère et m’a permis de devenir la représentante de notre communauté. Nous avons créé un lieu où nous vivons en harmonie et en paix. »
Aidée par des membres de sa famille, María transforme sa canne à sucre en panela grâce à une machine.
La culture de la canne à sucre, une réussite
Sur sa ferme, María produit des agrumes, des avocats, des bananes et de la canne à sucre, avec laquelle elle connaît même une certaine réussite commerciale. Elle a commencé par en planter sept boutures, qu’on lui avait données ; celles-ci n’ont guère tardé à se multiplier. Toutefois, aucune banque ne voulait lui octroyer un crédit pour acheter un moulin à sucre. « Un voisin m’en a alors offert un petit, et c’est comme ça que tout a commencé. »
Plataforma Sur, une organisation partenaire d’Action de Carême, a apporté un soutien décisif au développement de la ferme de María. « Grâce à elle, j’ai acquis de précieuses connaissances sur les semences et l’agroécologie. De plus, elle m’a aidée à organiser notre communauté et à assumer ma fonction de responsable. » María mentionne le levier que constituent les fonds d’épargne communautaire : « Ils ont fortement stimulé l’économie de notre village, puisque de nombreuses familles ont pu recevoir des crédits. Nous gérons actuellement notre propre fonds de solidarité. »
Aujourd’hui, María cultive de la canne à sucre sur un hectare environ et la transforme en panela, un sucre très apprécié dans toute la région. « Les gens se réjouissent et me disent : “María, quelle bonne panela !” Tout cela m’encourage à continuer. Mes filles m’aident, la communauté me soutient et ma panela est devenue célèbre dans la région. »
La force du collectif
Malgré les épreuves, María ne s’est pas laissé abattre. Elle puise son énergie dans sa force intérieure et le soutien de son entourage. « Ma famille, ma communauté et mon réseau me donnent du courage. Le travail de la terre aussi. Tout cela m’a rendue plus forte et m’a appris à ne jamais renoncer. »
Quand elle pense à l’avenir, elle aimerait produire et vendre encore plus de panela. « Nous devons encore améliorer nos techniques de production et de commercialisation. » Par ailleurs, María espère que la Colombie trouvera des solutions pacifiques à ses conflits et que l’accès à la terre s’améliorera. « L’État et la société doivent comprendre que ce sont les paysannes et les paysans qui sont les artisans de la vie du pays. Les vastes connaissances et le grand travail de notre région méritent d’être valorisés. »
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